Question de survie

Voici une nouvelle catégorie. Pour expliquer la raison de la publication en ligne d'une courte nouvelle que j'ai écrite il y a quelques temps déjà, c'est uniquement parce que j'ai planté mon ordinateur de bureau. Quoi ?! Vous ne voyez pas le rapport ?... Ben c'est évident pourtant, non ? Qui dit plantage, dit récupération des données puis formatage. Puis réinstallation. Donc redécouverte d'anciens fichiers. Vous suivez ? J'avais écrit cette nouvelle pour le concours de la nouvelle étudiante (2005 je crois) sur le thème de la prison. Je n'ai pas gagné mais je vous en fait profité quand même ;-) Bon, ce n'est pas vraiment "drôle", bien que j'aie écrit cette nouvelle avec une pointe d'ironie et d'humour noir, puisque tous les faits (enfin, presque...) sont tirés de ma vie personnelle. Bonne lecture !

Question de survie

La liberté, c’est le choix d’accepter ou non la prison dans laquelle on vit. Ainsi voyait-elle la vie qu’elle menait. Une prison de verre aux parois aussi solides qu’invisibles. Mais sa définition de la liberté était encore trop douce. Avait-elle vraiment eu le choix ? Son refus n’était-il pas plutôt la conséquence d’un assemblage génétique « a-normal » ? Sa différence, elle en était fière. Le rejet de cette normalité qu’elle abhorrait était le signe de cette différence.

« Tu n’es jamais satisfaite. Tu n’es pas comme ton frère et ta sœur. Tu n’es pas faite pour le bonheur. »

Ces mots tambourinaient dans sa tête comme un lourd marteau tentant de fracasser son crâne de l’intérieur. Le bonheur ? Était-ce ce qu’elle recherchait ? Dire oui aurait été se ranger dans le camp de la normalité, celui de ceux qui acceptent la prison de leur vie d’origine. Non, ce n’était pas le bonheur qu’elle recherchait, mais l’émancipation.

E-MAN-CI-PA-TION. La première fois qu’elle avait entendu ce mot, c’était lorsque ses parents, cherchant à tout prix à se débarrasser de leur fille anormale, s’étaient renseignés pour l’émanciper et la mettre dehors avant ses dix-huit ans. Depuis, il avait un goût de défi. Il n’était pas question pour elle de choisir la voie trop facile de la fuite. La fuite, c’était justement ce qu’avait choisie sa meilleure amie. Une fuite sans retour. La mort, seul endroit où l’on soit vraiment débarrassé de sa vie prisonnière. Mais est-ce pour autant la liberté ? N’étant pas croyante, la mort n’était pas pour elle synonyme d’un ailleurs plus heureux, mais seulement un aveu de faiblesse. La faiblesse de quelqu’un ayant renoncé à se battre pour conquérir sa liberté. S’il n’est de liberté totale, au moins choisirait-elle de changer de prison pour vivre une vie émancipée ! Mais bien qu’elle ait désormais liquidé le problème, le spectre de sa mère continuait de la hanter.

« - Tu n’es pas faite pour le bonheur, tu ne seras jamais heureuse.

- Tant mieux ! répondait-elle. Je ne veux pas être comme tout le monde. Si être heureux c’est se contenter bêtement de sa vie misérable, sans même se rendre compte qu’elle est pitoyable, je ne veux pas être heureuse ! »

Pourtant, elle mentait et sa colère trahissait le désir secret de son cœur : être comme les autres, ne pas se distinguer. Mais son « caractère », fruit de cet assemblage non seulement génétique, mais aussi de son expérience vécue, marqué à tout jamais par les mots de sa mère auxquels elle ne pouvait échapper, la contraignait à agir contre ce qu’elle était. Une force impérieuse la forçait à répliquer. Et cette rage avec laquelle elle répondait à sa mère n’était pas le signe d’une quelconque émancipation, mais bien la conséquence inéluctable de la prison de sa vie. Elle pouvait tromper les autres, et avec le temps elle finit même par se tromper elle-même. Mais sa mère ne s’y trompait pas. Toujours aux aguets, l’œil grand ouvert tel le vautour attendant patiemment que sa proie rende son dernier souffle avant de se jeter dessus, elle savait sonder son âme et ne perdait pas une occasion pour s’engouffrer dans la moindre faille des certitudes de sa fille. Et malgré son apparence de fille forte à l’armure indestructible, son cœur ébréché lui fournissait mille occasions de la faire souffrir.

Ce n’est que maintenant qu’elle s’en rend compte. Menottée à son lit d’hôpital, malgré les médicaments qui lui engourdissent l’esprit, tout s’illumine enfin. Il n’y avait eu aucun choix dans ses actes. Pas plus que dans ceux de sa mère qui la faisait souffrir. Personne ne s’échappe de la prison de sa vie. On ne choisit pas où l’on naît. Que ce soit la ville, le quartier ou la famille, cet embryon de vie sociale qui nous est imposé dès la plus tendre enfance, tout conditionne l’être que l’on devient. Quand une fois de plus sa mère lui dit qu’elle était différente de son frère et sa sœur, qu’elle ne serait jamais heureuse, sa mère ne faisait que reproduire ce qu’elle avait elle-même vécu enfant. Inconsciemment, elle était devenue la reine des manipulatrices. Pas une manipulatrice au sens de quelqu’un sachant manipuler autrui à des fins bien précises. Non, chez elle, c’était pathologique, une deuxième nature. Elle utilisait son intelligence pour mieux faire souffrir ceux qui l’entouraient, comme un naufragé appuyant sur la tête de son compagnon pour ne pas se noyer lui-même. Autrement dit, c’est l’instinct de survie qui la poussait à couler sa fille. Et quand elle, sa fille, dans un élan de rage, saisit le couteau de boucher de son père pour la faire taire, ce n’était pas un choix non plus. Ce même instinct de survie s’était emparé d’elle. Etrangement, quand elle commença à frapper sa mère, elle avait l’impression de regarder une tierce personne porter les coups, comme si son corps agissait sous une injonction que son âme ne comprenait pas. Elle regardait sa main tenant le couteau ensanglanté continuer à s’enfoncer frénétiquement dans le corps de cette femme qu’elle avait du mal à reconnaître. Mais le sang, loin de la libérer, giclait au rythme des coups qu’elle portait machinalement, sans intention. Aujourd’hui, quand elle repense au corps déchiqueté de sa mère, elle ne peut réprimer un sourire mélancolique. Finalement, elle n’était pas différente des autres. Sa mère s’était trompée. Peu lui importait qu’on la prit pour une folle maintenant, elle savait, elle, qu’elle n’était pas différente des autres. Comme les autres, elle avait cédé à la tentation de se laisser aller à la prison de sa vie. Non, elle n’était plus différente.

En attendant le procès, elle se sentait apaisée. Elle avait enfin atteint le bonheur tant convoité…

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