Accessibilité et qualité Web : dialogue avec Élie...

Il y a deux ou trois jours, Nico rentre de l'Association des Archivistes Français où il travaille et me donne un article qu'il a photocopié dans Archimag et parlant d'accessibilité des sites Web. Chouette ! C'est bien qu'on en parle. Je vois le nom de l'auteur, Élie Sloïm de Témésis, et me dis : cool, en plus ce sera un article sérieux.

Je commence donc à lire et un passage me met un peu mal à l'aise. Je relis, et demande à Nico ce qu'il comprend. Et là, mince, mes craintes sont confirmées. Voici le passage en question :

Faut-il choisir un référentiel d'accessibilité, un référentiel de qualité ou les deux ?

  • Le choix d'un référentiel d'accessibilité permettra d'atteindre un haut niveau d'accessibilité mais implique de laisser de côté des points importants comme la performance ou la sécurité.
  • Le choix d'un référentiel de qualité permet quant à lui de traiter tous les aspects de la qualité d'un site mais ne permet pas d'atteindre un très haut niveau d'accessibilité.

Le problème en lisant ce passage, c'est qu'on est vite tentés de conclure, quand on est extérieur au sujet (ce qui est sans doute le cas des lecteurs d'Archimag) que l'accessibilité implique forcément de laisser de côté la performance et la sécurité. Ce qui est faux.

Cet article me chiffonne un peu, je le mets donc de côté. Le lendemain, concours de circonstance, je retombe par hasard sur une intervention d'Élie. Du coup, je me dis, autant lui écrire pour lui faire part de mon sentiment.

Il essaie de m'appeler, mais n'étant pas là me laisse un mail en me disant qu'il ne s'agit pas d'une maladresse de style, comme je le pensais, mais d'une position assumée. Je le rappelle donc en rentrant, et nous échangeons sur le sujet.

Je retiendrai principalement trois grands axes de réflexion.

1. "Le choix exclusif d'un référentiel accessibilité ne nuit jamais"

Élie vient de publier un article sur le blog de Témésis en réponse à mes remarques, pour clarifier son propos.

En voici un extrait :

Bien entendu, il est hors de question de penser ou de laisser penser que "l'accessibilité va à l'encontre de la sécurité et de la performance".

[...]

En fait, le choix exclusif d'un référentiel accessibilité ne nuit jamais. Mais s'il est mal utilisé, il augmente les risques d'apparition de problèmes de sécurité, de performances. La raison en est simple : lorsque l'on se focalise sur un seul objectif et qu'on a à sa disposition un temps ou des moyens limités, on augmente le risque de laisser passer des choses importantes.

Ces clarifications me vont parfaitement et je ne peux qu'être d'accord avec cet article. Je dirais d'ailleurs même que, pour paraphraser, le choix exclusif d'un référentiel de qualité (ou de sécurité ou autre) ne nuit jamais, mais que mal utilisé il augmente les risques d'apparition de problèmes d'accessibilité, de performance, etc. En réalité, c'est même vrai pour toute activité humaine, pas seulement informatique.

Si on se concentre sur les performances d'une entreprise, en oubliant l'humain et en réduisant le personnel à des "ressources humaines" interchangeables, on finit par avoir des conséquences parfois dramatiques pour l'entreprise entière, en terme de motivation, et même d'image quand le personnel en question est poussé au suicide de façon massive... (un exemple au hasard...).

Je suis donc forcément d'accord avec l'assertion : "lorsque l'on se focalise sur un seul objectif et qu'on a à sa disposition un temps ou des moyens limités, on augmente le risque de laisser passer des choses importantes."

Or, ce n'était pas aussi clair dans l'article d'Archimag, et si je comprends que pour des raisons pédagogiques on est parfois amenés à prendre des raccourcis, je crois que ceux-ci peuvent être dangereux et qu'il faut les manier avec prudence.

2. Conséquences de la promotion de l'accessibilité Web.

Quand j'ai dit à Élie la façon dont on pouvait comprendre son article, il m'a d'abord répondu : "ben tu sais quoi, c'est peut-être pas plus mal. On est parfois obligé de prendre des raccourcis pour expliquer et si les lecteurs retiennent que trop d'accessibilité peut nuire à la sécurité par exemple, ce n'est pas très grave." (ce ne sont pas les propos exacts évidemment, puisqu'il s'agit d'une conversation téléphonique que je n'ai pas pris en notes, comme vous l'imaginez).

Finalement, après discussion, le fait de publier un article de clarification montre qu'Élie préférait quand même éviter la confusion, et je salue cette initiative.

L'exemple avancé par Élie, et que j'ai personnellement pu constater aussi, concerne ces quelques personnes qui veulent tellement suivre tous les critères d'un référentiel d'accessibilité, ne pensant plus qu'à ça, qu'elles en oublient d'autres priorités, comme la qualité des contenus publiés par exemple, ce qui finalement nuit à l'ensemble des internautes.

Cependant, à l'inverse de cette tendance extrémiste et monomaniaque (qui, il faut bien le reconnaître, n'existe pas non plus massivement...), je rencontre surtout des gens qui se saisissent de cet argument du "trop d'accessibilité peut nuire" (car mal interprété) pour en faire le moins possible et reléguer cette question au second plan.

Un exemple concret. J'ai assisté à un dialogue compétitif, c'est à dire une réunion entre les prestataires potentiels postulant pour un appel d'offres, et le client ayant publié l'appel d'offres. Il était précisé que le site qui serait créé devrait être accessible.

Dans ce site, il était prévu de mettre de la vidéo. La première partie de la réunion concerne des aspects techniques et financiers. J'apprends à ce moment là que la licence du logiciel proposé pour gérer le site devrait coûter 80000 euros par an... Puis vient un point sur l'accessibilité.

Je fais remarquer que ce serait bien de prévoir le sous-titrage des vidéos s'ils veulent que les contenus diffusés par ce biais soient accessibles. Ce à quoi on me répond : "mais madame, il n'est pas question non plus de dépenser une somme folle dans l'accessibilité. On veut bien faire mais faut pas non plus être extrémiste" (!). Ben oui, argument au mieux mal compris et mal digéré, au pire du pur mépris ressorti avec aplomb quand ça arrange pour justifier un désintérêt de la question.

Autant des personnes motivées par l'accessibilité au point d'en oublier la sécurité et la performance, s'il est vrai que ça existe, j'en rencontre assez rarement, et il est plutôt facile de leur expliquer en quoi cette approche a des limites. Autant, l'exemple que je viens de relater est malheureusement très fréquent.

Pour information sur la vidéo : le sous-titrage de trois vidéos de 5mn par semaine pendant un an coûte entre 7000 et 8000 euros. Quand on est prêt à payer une licence de logiciel à 80000 euros par an, sans compter tous les autres développement du site, et qu'on me dit que donner la possibilité aux personnes sourdes et malentendantes d'accéder aux contenus vidéos est "extrémiste", j'avoue avoir du mal à réprimer ma colère.

D'où l'importance à mon avis de ne pas faire trop de raccourcis.

3. L'accessibilité comme impératif de base.

Le dernier axe de réflexion que j'ai envie de développer, mais que nous n'avons pas abordé avec Élie, c'est la valeur supérieure que j'accorde à l'accessibilité par rapport aux autres critères.

Non pas que la performance et la sécurité ne soient pas importantes, loin s'en faut ! Mais quand on publie un contenu sur le Web, a priori, c'est pour qu'il soit consulté. Or, comment peut-on admettre que certaines personnes, parce qu'elles sont différentes (dans leur navigation sur le Web), ne puissent pas accéder à ces contenus ?!

Imaginons maintenant que certains sites soient inaccessibles non plus aux personnes handicapées, mais aux noirs, ou aux femmes. Croyez-vous vraiment qu'on pourrait tolérer aujourd'hui un discours méprisant et je m'en-foutiste ?! Ça a existé pourtant de façon institutionnalisée à certaines époques. Je pense à l'apartheid, ou au fait que les femmes n'ont toujours pas le droit de vote ou de disposer librement de leur corps dans certains pays. Toute personne dans ces contextes visant à dénoncer et abolir ces situations sont systématiquement traitées d'extrémistes. Étrange, non ?

Or, quand il s'agit de handicap, il est beaucoup plus difficile de faire entendre sa voix.

Pour conclure cet article, j'en profite pour saluer ici la députée socialiste de la première circonscription de la Nièvre, Martine Carrillon-Couvreur, qui vient de déposer une question écrite au gouvernement, que je vous reproduis :

Martine Carrillon-Couvreur attire l'attention de Mme la ministre de la santé et des sports sur la situation des personnes malvoyantes et non-voyantes face à la dématérialisation des démarches administratives. Depuis de nombreux mois, le Gouvernement incite les citoyens à utiliser Internet pour effectuer en ligne ces démarches. Si de telles pratiques ne génèrent pas de coûts supplémentaires pour toutes les personnes valides, déjà abonnées à l'Internet et bénéficiant de logiciels économiquement accessibles, la situation est différente pour les personnes malvoyantes et non-voyantes. En effet, celles-ci sont dans l'obligation d'avoir recours à des logiciels adaptés dont le coût est particulièrement élevé. Il a été calculé qu'en moyenne, un ordinateur adapté au handicap visuel coûte un surplus de près de 2 500 €, soit 2 à 4 fois le prix d'un ordinateur (moyen ou bas de gamme) standard. À cette estimation s'ajoute les logiciels spécifiques. Relayant le sentiment des personnes aveugles et malvoyantes, l'Union nationale des moins valides regrette qu'aucune aide financière ne puisse aujourd'hui compenser ce surcoût. Aussi, face à cette difficulté, elle souhaiterait savoir si le Gouvernement envisage d'instituer une aide spécifique pour ces publics, ou s'il compte favoriser le développement d'un logiciel alternatif, de conception libre, et distribué dans un but social afin d'aider les handicapés visuels à avoir accès, comme tous les citoyens, aux services en ligne.

Cette nouvelle nous est parvenue grâce à Fred Couchet de l'April (merci !), sur la liste de discussion accessibilite@april.org. Nous préparons un courrier pour demander une entrevue avec Mme Carrillon-Couvreur. Je vous tiendrai au courant ;)

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