Quitter l'April pour agir plus sereinement

April-exit.pngJ'ai commencé à militer pour plus de justice et de liberté quand j'avais 16 ans. Engagement politique, associatif, ce que j'ai vécu et ce que je voyais dans mon entourage ne pouvait plus durer, je devais faire quelque chose, agir. Même si je savais que mes efforts ne représenteraient qu'une goutte d'eau dans l'océan, rester les bras croisés m'était insupportable. Je n'ai cessé de militer, jusqu'à ce que ma santé décline à tel point que les méthodes traditionnelles d'action (réunions, tractages, collage d'affiches...) ne me soient plus possibles.

25 mai 2007. Alors que je suis enfermée dans ma chambre, alitée depuis des semaines pour raisons de santé, je découvre qu'il est possible de continuer à promouvoir la liberté depuis son ordinateur : j'adhère à l'April.

L'ordinateur, et le Web en particulier, m'ont redonné une liberté dont j'étais privée par mes alitements répétés. Je participais timidement en lisant les échanges plus qu'en y participant au début, en faisant signer le pacte du logiciel libre aux candidats que je connaissais.

Puis en 2009, je suis embarquée pour créer un groupe de travail accessibilité et logiciel libre. Ça tombe bien, c'est ma spécialité. Alors que je devais juste donner un coup de main, Fred Couchet insiste pour que j'en devienne l'animatrice. Objectif du groupe, affiché dans sa charte dès sa création : promouvoir l'accessibilité et le Libre, aussi bien auprès des associations promouvant l'accessibilité mais ne connaissant pas le Libre, qu'auprès des Libristes ne connaissant pas l'accessibilité. Le groupe grandit, le discours porte, les actions se multiplient avec de beaux succès. Mais la tâche est immense et comme Sisyphe condamné à remonter son rocher tout en sachant qu'il va dégringoler, nous devons sans cesse veiller à rappeler qu'il est important de prendre en compte l'accessibilité dans ses projets. Mais l'énergie des membres du groupe permet de se motiver pour continuer.

Pourtant, aujourd'hui, je démissionne. Je quitte l'April. Pas en raison d'un conflit de personne ou pour un événement particulier. Si je démissionne, c'est pour des raisons structurelles qui me font penser que cette association n'est plus le cadre approprié pour porter un message de Liberté pour tous. Mais cette démission ne signifie pas que je cesse le combat : je continuerai à promouvoir et défendre la Liberté pour tous, sans discrimination. Reste à inventer le cadre dans lequel cela peut se faire.

Pourquoi je démissionne

Je me souvins de la conférence que j'ai donnée avec Wilfried aux RMLL de Nantes en 2009 et qui s'intitulait "le Libre dans un monde fermé". Ce fut le point de départ du groupe de travail. Aujourd'hui, les choses ont beaucoup bougé.

Depuis trois ans que le groupe de travail accessibilité et logiciels libres existe, nous avons vu ce sujet prendre de l'ampleur, et même émerger dans des lieux où il était inexistant jusque là. L'intérêt s'est fait sentir aussi bien de la part de développeurs libristes que d'associations du handicap que le Libre effrayait.

De nombreux développeurs étaient déjà sensibilisés à l'accessibilité, et un travail existait depuis longtemps, bien avant l'existence du groupe. Ce que le groupe a apporté, c'est un espace de promotion des actions entreprises, au-delà d'une communauté en particulier, et un lieu inédit d'échange où utilisateurs, curieux et développeurs pouvait se retrouver, quelle que soit sa compétence, et que ces personnes aient ou non un handicap. Avec également la possibilité, dans le cadre du travail institutionnel de l'April, de mener des actions de sensibilisation au niveau politique, comme avec le cahier accessibilité dans le cadre de l'initiative candidats.fr de l'April.

Si dans les premiers temps de la création du groupe, notre action a été encouragée par les responsables de l'April, ces derniers mois j'ai senti un décrochage, voire même un désintérêt complet mettant en péril la crédibilité de nos positions.

Des raisons structurelles

Ma crainte : que le groupe devienne un alibi, une bonne conscience pour une association qui externaliserait la question sans se sentir responsable. J'avais déjà alerté le Conseil d'administration avant l'été, où l'on m'avait répondu que ce n'était qu'une impression. Mais les choses se sont confirmées récemment, et les réponses apportées à mes messages d'alerte prouvent que je ne m'étais pas trompée.

Les problèmes que je pointais : organisation d'événements de l'April sans se poser la question de l'accessibilité du lieu, utilisation d'outils non accessibles (un formulaire dernièrement dont un adhérent nous a remonté la non accessibilité).

Or, à un manque d'intérêt ou de volonté évident, une communication difficile s'est ajoutée, source de plusieurs malentendus.

L'accessibilité, ce n'est pas une œuvre de charité

Alors que je proposais de voir comment améliorer un outil, je me suis vue répondre :

"Quelle que soit notre action, nous oublierons nécessairement quelqu'un qui se trouve dans une situation terrible et qui mériterait très objectivement qu'on change nos habitudes parce que sa situation est invivable pour lui. [...] "

Il est très difficile pour certains de comprendre que l'accessibilité, ça ne concerne pas "les autres" mais tout le monde. Avoir une déficience ne signifie pas être en situation de handicap. Une personne en fauteuil roulant, si elle n'a pas de problème à mouvoir le haut du corps, n'aura aucun handicap dans son utilisation de l'ordinateur.

De même, on peut être en situation de handicap sans avoir de déficience particulière. Vous êtes au supermarché, vous voulez attraper la boîte sur l'étagère tout en haut, vous êtes d'une taille moyenne mais trop petit pour atteindre l'étagère, vous êtes en situation de handicap. Impossible de réaliser cette tâche tout seul, ou sans une aide technique (un escabeau par exemple).

Par ailleurs, on m'a aussi expliqué que l'association s'intéressait évidemment à l'accessibilité, puisque certains membres avaient une déficience. Là encore, malentendu. Pour reprendre le slogan d'un petit film que je vous recommande, "les personnes handicapées sont des hommes et des femmes comme les autres". Certains s'intéressent à l'accessibilité et en font la promotion, d'autres non. En aucun cas avoir une déficience suffit à justifier d'un intérêt quelconque.

L'accessibilité, c'est repérer les contextes qui peuvent poser problème dans certaines situations et tâcher d'améliorer cet environnement (y compris informatique) pour que tout le monde puisse y accéder pour éviter les situations de handicap, qu'on ait ou non une déficience. Ce n'est donc pas une œuvre sociale ou de charité, c'est un projet de société ! Un peu comme le logiciel libre quoi...

Agir, ce n'est pas que faire du développement logiciel ou remplir des rapports de bug

"L'objet du groupe Accessibilité ne peut pas être que de la sensibilisation. Il doit aussi accompagner concrètement en interne la volonté d'avancer. À plusieurs reprises, nous avons demandé des conseils au groupe Accessibilité pour des projets. Certes, à chaque fois tu as fourni des liens vers des pages à lire (des fois des documents très longs). Cela répond à une action sensibilisation, conseil et c'est très utile.

Mais, jamais personne du groupe Accessibilité a participé concrètement sur un projet pour aider des gens qui, malgré toute la bonne volonté du monde, ne peuvent pas tout maîtriser."

Faire  des audits avec propositions concrètes de correction, une formation d'une journée pour aider les développeurs à comprendre le sujet, ou encore envoyer un gabarit HTML corrigé ne doivent pas constituer des actions suffisantes je suppose (gabarit HTML qui n'a jamais été implémenté par ailleurs...). Tout le monde sait que le groupe accessibilité, et moi en particulier, n'avons jamais rien fait de concret à part parler...

Le problème, c'est qu'en dehors d'un rapport de bug, point de salut. Et évidemment, on vous explique que ce n'est pas parce qu'on renseigne le bug qu'on va le traiter. Bref, il faut faire un audit (demande du temps et des compétences), transcrire ça pour que le gentil développeur n'ait pas à réfléchir ni à se pencher sur le sujet (encore du temps + maîtrise des outils de rapport de bug), et croiser les doigts pour qu'un jour ce soit peut-être pris en compte. En quoi mon temps est-il moins précieux que celui d'un développeur ? Il paraît pourtant que Libre ne veut pas dire gratuit...

L'accessibilité, c'est une opportunité, pas un obstacle !

Plutôt qu'un malentendu, il s'agit ici de préjugés qui ont la vie dure. Ainsi, l'accessibilité serait compliquée, chère et impossible à mettre en œuvre avec les moyens d'une association. Il s'agit bien ici de pré-jugé, car les "problèmes" posés et les surcoûts relèvent souvent du fantasme et aucune solution n'a fait l'objet d'une étude même succincte. Le message que j'ai reçu à ce sujet est assez explicite :

"Prendre aujourd'hui en compte systématiquement l'accessibilité nécessiterait de faire des arbitrages sur l'affectation des ressources qui sont loin d'être pléthoriques, sachant que dans une association les gens ne travaillent que sur ce qui peut les intéresser et qu'une affectation de moyen peut parfaitement déboucher sur aucun résultat si les motivations ne sont pas là (comme développer un formulaire, si ça ne fait rêver aucun bénévole, personne ne le fera).

En conséquence, si ta position est de considérer que l'accessibilité devrait être une priorité absolue qui justifie de réduire le champs d'action de l'association pour que celles qui sont menées soient toutes accessibles alors effectivement il y a me semble-t-il un écart impossible à combler."

On m'a également répété de vive voix que l'accessibilité ne serait jamais la priorité de l'association, car ce n'est pas dans son objet. Or, outre le préjugé, la position que je défends au sein du groupe depuis trois ans, et partagé je pense par la majorité des membres qui le composent, place l'accessibilité comme une composante essentielle de la Liberté.

Si la définition du logiciel libre retenue par l'April est celle des quatre libertés de Richard Stallman, comment qualifier un logiciel qui ne serait pas utilisable car pas accessible ? La liberté 0, la liberté première du logiciel libre, ne serait-ce pas la liberté d'utiliser ce logiciel ? Qu'en est-il d'un logiciel non accessible ? Il serait donc libre pour certains et privateur pour d'autres ? L'April défend-t-elle la Liberté pour tous ou juste pour ceux qui peuvent utiliser le logiciel ?

Une question de crédibilité

Il peut y avoir des divergences au sein des membres du CA mais le CA en tant que tel peut avoir une position. Les échanges actuels peuvent être l'occasion de formaliser une position soumise à discussion/amendement/vote par le CA.

Autrement dit, après trois ans d'existence du groupe de travail, l'April n'a pas de position sur l'accessibilité ! Trois années pendant lesquelles nous avons publiquement dit et écrit que la liberté 0 du logiciel libre, la liberté d'utilisation, ne pouvait être complète que si tout le monde pouvait utiliser le logiciel sans discrimination. Trois ans à promouvoir le logiciel libre, l'accessibilité mais aussi l'April comme association se souciant du sujet, trois ans à faire des formations, ateliers, conférences, articles, interviews, barcamps, rendez-vous avec des responsables associatifs pour les sensibiliser, cahier accessibilité pour candidats.fr... Trois ans pour s'entendre dire que l'April n'a pas de position sur l'accessibilité mais qu'elle va bientôt se poser la question ?! Quelle crédibilité avoir dans ce genre de cadre ?

Après trois ans de temps et d'énergie consacrés à cette association, et étant donné les derniers échanges reçus, malgré mes alertes et ma proposition à aider pour trouver des solutions (pour des lieux accessibles notamment), je ne peux que constater avec amertume l'écart entre ma vision de la Liberté et celle défendue par l'association. Car les discours n'engagent que ceux qui y croient et les actes ne sont pas au rendez-vous. Il y a encore tant de choses à faire, je refuse de perdre davantage d'énergie dans un cadre qui ne me convient plus. Je préfère la garder pour mener des actions dans une plus grande sérénité.

Et maintenant ? Le combat continue !

Je ne sais pas ce que va devenir le groupe accessibilité de l'April. J'ai proposé d'attendre que le CA trouve un animateur pour me remplacer avant d'annoncer publiquement ma démission, pour pouvoir faire une transition la plus douce possible. C'était le 27 octobre. Mais la question ne devrait être abordée que ce week-end (les 17-18 novembre 2012) et je n'ai pas plus de nouvelles de ce côté là.

Pourtant, la richesse du groupe est réelle. J'ai pris un réel plaisir à travailler avec les membres qui le composent, dont certains sont devenus des amis. Le combat pour plus d'accessibilité et de liberté pour tous est difficile, et il est important d'être unis pour avancer.

Pour ma part, je rêve d'un groupe, soutenu par le plus d'associations possibles (pourquoi pas même l'April !), mais qui ne dépende pas de gens qui ne croient pas aux projets du groupe. Un groupe composé uniquement de membres qui croient que Liberté et accessibilité vont de paire. Un groupe pour qui l'accessibilité est une opportunité de bien faire les choses et pour tout le monde, pas une contrainte ou un frein.

Ce cadre est peut-être à inventer. Peut-être qu'un jour l'April redeviendra ce lieu, et je serai heureuse d'y revenir. Beaucoup d'Apriliens vont me manquer, en particulier Magali Garnero (alias Bookynette), mon ex co-animatrice sur le groupe diversité. Je suis sûre que nous aurons encore le plaisir de travailler ensemble.

À très bientôt dans tous les cas...

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