[Témoignage] Accessibilité et féminisme : pour une société plus humaine

Aujourd'hui, c'est la journée internationale des femmes (International Women's Day), rebaptisée judicieusement en France journée internationale des droits des femmes.

Cela fait un bon moment que j'ai envie d'écrire sur le sujet, ne sachant trop par quel bout le prendre. Alors je vais faire simple et classique, en partant du particulier (ma petite histoire assez banale) pour élargir et vous livrer mes réflexions générales.

Quand j'étais petite, j'étais un garçon

C'était en tout cas mon vœux le plus cher. Je suis méditerranéenne, née à Nice en 1981 (ce n'est donc pas si vieux), avec des origines espagnoles et un Papa d'origine italienne. La plupart de mes amies étaient musulmanes. Et dans ce genre d'environnement, les rôles entre filles et garçons sont très clairement départagés.

J'ai aussi un petit frère, de trois ans mon cadet, et une petite sœur six ans plus jeune. Or, nous sommes tous trois très différents, et mon frère et moi en particulier n'entrions pas dans les cases attendues.

Très sportive, un peu bagarreuse, un peu rebelle, férue de lecture et de théâtre, je ne tenais pas en place. J'ai très tôt commencé les arts martiaux, j'adorais grimper aux arbres ou plonger depuis des falaises dans des cours d'eau pour défier les garçons.

Mon petit frère était au contraire d'une constitution assez fragile, il était doux, rêveur, aimait écrire des poèmes, avait demandé à ce qu'on l'inscrive au club d'échec, faisait du dessin, de la magie.

J'étais une dure à cuire, lui chouïnait facilement. Je me souviens que mes parents l'avaient inscrit au club de foot local, pour essayer "un truc de garçon". Il a arrêté avant la fin de la première séance en pleurs car on l'avait bousculé et qu'il était tout boueux.

Ces portraits ne sont pas exceptionnels. Nous étions des enfants, avec des personnalités différentes. Mais dans le contexte machiste dans lequel je vivais c'était vécu comme un déshonneur pour mes parents.

"Une fille ne réplique pas, elle doit se taire, même si elle a raison, là n'est pas la question". Combien de fois n'ai-je entendu ce reproche, durement réprimé ? Alors que mes professeurs à l'école louaient la pertinence de mes remarques et de mes questions, mes parents se demandaient comment ils supportaient mes remises en cause permanentes.

Et puis une fille, ça doit avoir les cheveux longs, porter des jupes de temps en temps, jouer à la poupée (et non pas collectionner des petites voitures !). Par ailleurs, mon frère, qui n'en avait pas spécialement envie et qui était moins fort physiquement que moi en ce temps là, car plus jeune et plus fragile, pouvait accompagner mon père sur les chantiers s'il le voulait, et même l'aider. Mais moi non, car j'étais une fille. Alors ma décision fut prise très tôt : non, je ne suis pas une fille, je suis un garçon. Je me suis coupée les cheveux, n'ai plus porté de jupes et me suis comportée encore plus librement.

L'adolescence ne fut pas de tout repos avec mes parents, ce fut extrêmement tendu, et même souvent violent.

Je n'ai jamais eu de questionnements sur ma sexualité et n'ai pas non plus cherché à cacher mes formes, mais la seule échappatoire était d'être un garçon, d'agir comme tel. Et rien ne me faisait plus plaisir que lorsqu'on m'appelait "garçon manqué".

Le culte de la performance

Mais qu'est-ce qu'un "garçon" dans cette société machiste ? Eh bien, c'est quelqu'un qui ne se laisse pas faire, qui ose prendre des risques, cache ses sentiments et ne pleure jamais. Quelqu'un qui réussit, c'est forcément un garçon.

Une fille, c'est quelqu'un de doux, un peu passif, qui ne doit surtout pas hausser le ton, aime se faire belle, rêve du grand amour, cuisine et fait le ménage. Et évidemment, c'est quelqu'un qui prend soin du garçon.

À cette époque, aucun défi ne m'effrayait, je me suis battue au sens propre quelques fois pour une remarque ou même un regard qui ne me plaisait pas. Paradoxalement, j'avais beaucoup d'amis malgré tout, car j'ai toujours aimé rendre service. Ce portrait de rebelle farouche était donc compensé heureusement par une nature sociable. Bref, j'avais réussi, j'étais un garçon. Mais pour l'être totalement, il fallait bien sûr aller au bout : cacher ses sentiments, et surtout ne pas se comporter comme une fille ! Pas question de dire que j'aimais faire la cuisine, de penser à l'amour, d'être douce ou de reconnaître que j'avais parfois peur ou que j'étais triste. Et évidemment, jamais ô grand jamais pleurer devant un tiers !

Comme dit la chanson, "à 18 ans, j'ai quitté ma province...", direction l'INALCO à Paris pour étudier le chinois.  Ayant mal compris le fonctionnement de l'université, j'ai bêtement pris l'ensemble des matières qu'on doit choisir sur trois ans en première année. Du coup, ayant réussi tous mes examens, mes deuxième et troisième année de DULCO (le DEUG de chinois était en trois ans), je me suis inscrite à un bi-DEUG droit-anglais en complément. Évidemment, tout en travaillant le soir et le week-end car même avec une bourse à l'échelon le plus élevé, vivre seule en région parisienne coûte cher.

Ne connaissant personne en arrivant, j'ai décidé d'être moins sur mes gardes et plus ouverte. C'était l'occasion de repartir de zéro. J'en avais assez d'être un garçon, je voulais juste être moi-même. Mais les habitudes ont la vie dure, et la valorisation des comportements virils associée à une certaine conception de la réussite m'ont conduite à en faire toujours plus. Et même si les douleurs que je cachais suite à une banale opération du genou à 17 ans étaient de plus en plus violentes, pas question de s'en plaindre ! Je ne suis pas une mauviette !

La découverte du handicap

J'ai régulièrement été arrêtée dans mon travail. Me cacher ne servait plus à rien tant mon sourire forcé sur mon teint blême était ridiculement inefficace. Après les arrêts de travail à répétition, interdiction totale du médecin du travail de poursuivre. J'ai alors préféré démissionné. Suivre les cours était de plus en plus difficile. Mais après tout, "quand on veut, on peut !". Encore un discours idiot hérité de cette société machiste. Je ne peux pas marcher ? La douleur est trop intense ? Pfiou, que nenni, j'ai décidé que je pouvais, donc je vais en cours.

Mon petit-ami de l'époque (aujourd'hui mon mari) était fou d'inquiétude. Mais impossible de me raisonner. Comment savoir en effet si je pouvais ou non si je n'avais pas essayé ? Je suis donc sortie, et j'ai tenu un moment, jusqu'à ce que je perde connaissance dans le train et me réveille aux Urgences. Conclusion : on a beau vouloir très fort, on ne peut pas forcément.

Je suis têtue mais pas bornée. Mon expérience m'a convaincue que j'avais tort sur toute la ligne. Un chamboulement profond de toutes mes croyances a commencé. Puis ce fut la valse des médecins, des traitements, un alitement de plusieurs mois, des opérations, des diagnostics à gogo...

Mais comme on ne se refait pas, pas question d'arrêter de vivre et d'étudier pour autant. J'ai donc poursuivi mes études, à distance essentiellement, passant l'ensemble des examens en septembre bien souvent.

C'est là que j'ai également fait une découverte importante : dans mes tentatives de négociation pour avoir le droit de poursuivre mes études, il y a eu des réactions très contrastées.

À Paris 1, j'ai dû saisir le médiateur de l'Éducation nationale pour avoir le droit de passer ma maîtrise de science politique. N'ayant pu assister à aucun cours, les justificatifs médicaux n'étant pas suffisants voire suspects, on m'a interdit de me présenter à l'examen. La décision du médiateur, en ma faveur, est arrivée trop tard, mais entre temps, certains professeurs qui m'avaient eu en licence et connaissaient mes bons résultats ont permis un déblocage.

Parallèlement, à l'INALCO, les professeurs ont été d'une gentillesse et d'une patience infinie. J'ai eu le droit de passer mes examens même si j'étais absente aux cours, ma seule parole suffisait (ils ne regardaient même pas mes certificats médicaux). Certains m'ont même proposé de m'envoyer le sujet par mail et de le rendre de la même manière (en me faisant une confiance totale pour respecter les conditions d'examen - pas de dictionnaire, délai, etc.). Et une professeure est allée jusqu'à se déplacer à la maison pour me faire passer l'examen oral, avec un panier de fraises ! Internet a été utilisé de façon admirable pour combler mes absences, en développant des travaux à distance. C'était balbutiant, aucun de nous n'avait de compétence technique, mais avec de la bonne volonté, on s'en sortait.

Bref, un même problème, deux attitudes. Une attitude suspecte et bêtement administrative (le règlement, c'est le règlement) pour Paris 1, une attitude bienveillante et d'ingénieuses trouvailles pour s'adapter à mon problème au département Chine de l'INALCO. Car dans un monde où tout tourne autour d'une certaine conception de la performance, sortir du cadre n'est pas prévu. Tout est donc une question d'adaptation...

Plongée dans l'accessibilité

Alors que j'avais été reçue à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, pour un master sur la Chine, mes absences ont pour le coup rendu la poursuite de mes études sans intérêt. Il y avait en plus une vraie lassitude, car c'est particulièrement difficile de s'accrocher. Et nouvelle université est synonyme de départ à zéro. Expliquer, obtenir les autorisations d'absence, se justifier en permanence, parvenir à récupérer les cours...

En parallèle, à la maison, j'ai commencé à étudier le Web, l'accessibilité du Web, à lire les spécifications, des manuels et à créer mes premières pages.

Passer de nouveaux examens m'a semblé inutile et sans intérêt. Ma principale préoccupation cette année là était de trouver un travail adapté à ma situation. L'ANPE m'a orientée vers une association "pour personnes handicapées". Cette association m'a conseillée de déposer un dossier pour être reconnue travailleur handicapée. Mais sans diagnostic définitif, je ne pouvais me résigner. Faire cette demande était psychologiquement impossible. J'avais progressé dans ma conception du monde, mais pas de là à être handicapée ! C'est un peu comme si on m'avait traitée de fille !

Puis, une amie m'a permis de reprendre un travail : j'ai fait de la traduction de sous-titres de films. Je pouvais donc travailler et être rémunérée tout en étant à la maison et en travaillant à mon rythme ! Bingo, ma vie n'était pas finie ! Je crée ma société.

Je me suis de plus en plus intéressée au Web, et à l'accessibilité. Mes investigations m'ont permis de rencontrer des gens formidables. Et petit à petit mes barrières sont tombées.

C'est sans doute en commençant à écrire le livre sur l'accessibilité du Web que ma réflexion a le plus mûri. Oui, j'ai un handicap, c'est indéniable. Dans mon cas, situation de handicap est d'autant plus approprié que ça dépend des moments.

Mais en réalité, tout être humain a ses limites. On n'y pense jamais, mais si vous portez des lunettes et souhaitez être pilote de chasse, vous ne pourrez pas. Vous ne vous levez pas tous les matins en pleurant sur votre sort, car vous n'y pensez pas. Et vous pouvez faire plein d'autres choses.

Or, notre société impose de cacher nos faiblesses, de les considérer comme honteuses. Et en dehors d'une certaines façon de réussir, point de Salut. Si vous ne pouvez pas vous rendre physiquement à votre travail, tous les jours, que vous ne pouvez pas vous servir des outils - inaccessibles - mis à disposition, que vous ne pouvez pas monter les trois petites marches... Vous ne pouvez pas être performant.

Et avec sa suspicion de grossesse possible, une femme est forcément à risque. Souvent moins forte physiquement (souvent mais pas toujours !), elle ne correspond pas à cet idéal de performance. D'autant moins que les petites filles sont élevées pour correspondre à un idéal féminin de passivité et de soumission.

"C'est une fille !"

Il y a bientôt deux ans, j'ai eu une petite fille. Durant toute ma grossesse, mon cerveau est venu me jouer un tour en me faisant revivre chaque nuit un épisode oublié de mon enfance. Avec le recul d'une adulte et en sachant que j'attendais une fille, tout m'est revenu sous un jour très différent. Comment ai-je pu être fière d'être appelée "garçon manqué" ? Quelle violence cette société impose-t-elle pour qu'on en arrive à vouloir être un autre, juste pour bénéficier des mêmes libertés ? 

Mon père m'aimait, il nous aimait tous les trois, mon frère, ma sœur et moi, profondément. Et il a beaucoup changé pour nous accepter tels que nous sommes. Mais il était lui-même victime d'un carcan qui tous les jours valorise une certaine conception de la société, où tout individu divergeant, n'entrant pas dans le moule entretenu par un système qui en arrange certains, est exclu. Il faut beaucoup de recul et de courage pour changer et accepter la différence.

Être féministe suppose deux choses :

  1. reconnaître que la société est organisée pour favoriser le pouvoir de certains hommes (au détriment des femmes et de tout homme qui ne se reconnaît pas dans la caricature machiste qui les décrit)
  2. vouloir que ça change

Pendant toutes ces années, je n'étais pas vraiment féministe. J'ai été militante très tôt, pour lutter contre les injustices sociales, contre le racisme dont mes amis étaient victimes, et évidemment en faveur des mêmes droits pour tous. J'ai donc ponctuellement lutté pour dénoncer le machisme. Mais je n'étais pas féministe car je n'avais pas pris conscience du côté systématique qui enferme les personnes dans des cases et écrase ceux qui ne veulent pas suivre la voie qu'on leur impose.

Accessibilité et féminisme, même combat pour une société plus humaine

Quand je racontais mon enfance, j'ai décrit que mon petit frère était lui aussi victime de cette vision machiste du monde. Mais jusqu'à récemment je n'avais pas réalisé à quel point ça l'avait affecté lui aussi. Et cette violence, il en a sans doute encore plus souffert.

Il est aujourd'hui en couple, papa d'une adorable petite fille, mais ces blessures demeurent. Il a été obligé de devenir un autre, plus fort en apparence, de cacher ses sentiments, et de subir un père beaucoup plus dur et intransigeant qu'il n'a pu l'être avec ma sœur et moi. 

Et mon père avant lui aussi était victime. C'était un homme bon, intelligent mais incapable de remettre les choses en question. C'est ainsi que se perpétue le machisme, cette vision violente et discriminante de la société, qui exclue quiconque n'entre pas dans le moule. Beaucoup de ceux qui le pratiquent ne le font pas volontairement. 

Aujourd'hui plus que jamais, je suis féministe. J'ai pris conscience que cette violence inacceptable dépasse les individus et est le fruit d'un système que seule une volonté politique et sociale forte peut changer.

Le mot féminisme est souvent mal compris, car il porte en lui le mot femme et donne l'impression que la question ne concerne qu'une partie de la population. En réalité, cela concerne tout le monde. De même que l'accessibilité concerne tout le monde. Tout être humain étant par essence limité et pouvant être en situation de handicap.

Quand on parle d'accessibilité, on parle souvent d'un autre regard. Pour le féminisme, Carol Gillian parle d'une voix différente.

Changer de regard, savoir écouter les voix différentes, voilà ce que je souhaite en cette journée du 8 mars 2013, et pour toutes les journées à venir. C'est difficile, ça prend du temps, mais chacun peut y contribuer.

Commentaires

1. Le par Cy Jung

Votre témoignage est très émouvant, et très juste dans son analyse. Il me rappelle beaucoup de mon enfance et mon adolescence. J'ai pris une autre voie que vous pour vivre ma féminité mais vous avez raison, cela ne doit pas être un renoncement ; juste plus de liberté.
Merci à vous de ce texte.

2. Le par AudVL

Témoignage très touchant !
Je vous ai appréciée en lisant votre livre mais là je dois dire que j'apprécie encore plus la personne et ne me doutais pas des similitudes que nous partageons...
D'autre part, merci d'avoir mis des mots sur le feminisme qui est en effet trop souvent vu comme une notion péjorative.
Bien à vous

3. Le par Nico

Je suis assez d'accord avec ton propos : le handicap pose des limites. Avec mon dos je ne risque pas de faire de la capoeira, et avec mes yeux fatigués par l'écran, je ne pourrai plus être pilote de chasse maintenant que j'ai des lunettes. :)

Mais après, une fois ces limites posées, je pense qu'on peut voir que ce ne sont que des limites "partielles", ou dans certaines directions. Par exemple, même si je ne pourrai plus faire telle chose, je n'ai aucune limite pour en faire telle autre.

Après, tout est question de point de vue et de verre à moitié vide/plein, bien entendu :)

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